La haute couture automobile

Quand la tôle rêvait d'être sculpture

Jérôme Vaillant

7/30/2026

La carrosserie française, ou l'automobile devenue sculpture.

Il y a des voitures que l'on regarde et celles que l'on contemple. Les premières nous emmènent sans bruit, sans grâce, sans autre ambition que celle d'arriver. Les secondes nous arrêtent net, le souffle coupé, sur le bord d'une route, dans un salon  ou dans l'allée d'un concours d'élégance.

C'est cette deuxième catégorie qui m'a happé, il y a longtemps déjà, et qui ne m'a jamais lâché : celle des grands carrossiers français de l'entre-deux-guerres. Saoutchik, Figoni & Falaschi, Pourtout, Chapron, Franay, Letourneur et Marchand... Des noms qui sonnent presque comme des signatures de peintres — et ce n'est pas un hasard. Chacun avait sa main, son geste, sa façon bien à lui d'apprivoiser le métal.

Quand la tôle devient toile.

Dans les années 1930, une automobile n'était pas un objet fini de série. Le châssis sortait de chez Delahaye, Delage, Talbot-Lago ou Hispano-Suiza — nu, mécanique, offert comme une simple promesse de vitesse. Et c'est alors qu'intervenait le carrossier, celui qui allait donner un corps et une âme à cette promesse.

Jacques Saoutchik, immigré russe installé à Neuilly, avait ce sens du geste théâtral, presque de l'emphase maîtrisée : ailes en gouttes d'eau qui semblent couler du capot comme une cire encore tiède, chromes qui viennent souligner un mouvement plutôt qu'un simple contour. Chez lui, une voiture n'est jamais statique, même à l'arrêt — elle donne l'illusion d'être déjà en train de fendre l'air, comme si la vitesse s'était figée un instant pour qu'on puisse enfin la regarder en face.

Figoni & Falaschi, eux, ont poussé cette logique jusqu'à l'extrême avec leurs fameuses "gouttes d'eau" — ces Talbot-Lago T150 CSS aux ailes enveloppantes, où l'aérodynamisme naissant se marie à un lyrisme presque baroque. On y sent l'influence de l'Art déco, du paquebot autant que de l'avion, cette obsession des années folles pour les lignes qui filent. Ce ne sont plus des carrosseries, ce sont des œuvres cinétiques, des vagues de métal qu'on aurait figées juste avant qu'elles ne se brisent.

Chapron, lui, a cette élégance plus retenue, presque austère par comparaison — mais c'est une austérité de couturier, pas de fonctionnaire. Ses cabriolets, notamment sur base Delahaye puis plus tard sur Citroën DS, portent une droiture, une sobriété de trait qui n'exclut jamais la sensualité ; simplement, elle la murmure plutôt que de la crier.

Franay, moins connu du grand public mais tout aussi virtuose, savait jouer des surfaces bombées et des ceintures de caisse basses pour donner à ses carrosseries une allure féline, presque prête à bondir même capot fermé, moteur éteint.

Letourneur et Marchand, enfin, ont exploré une voie plus architecturale, avec des lignes de toit et des découpes de custode qui annoncent déjà, par endroits, le vocabulaire plus épuré de l'après-guerre — comme si, sans le savoir, ils écrivaient la transition entre deux époques.

Pourtout, quant à lui, a su imposer une écriture reconnaissable entre toutes — cette manière si française de ne jamais céder à l'exubérance gratuite, de toujours garder une forme de retenue même dans le geste le plus audacieux. Une élégance qui ne hausse jamais le ton.

Une leçon que je retrouve derrière mon objectif.

Ce qui me touche, au fond, dans ce patrimoine-là, ce n'est pas la nostalgie d'une époque révolue. C'est cette idée qu'une carrosserie n'est jamais un simple habillage fonctionnel — c'est une intention, un point de vue, une main qui a choisi de faire dévier une ligne d'un centimètre pour que la lumière y glisse différemment.

Et ça, quand je photographie une automobile aujourd'hui — que ce soit une pièce de collection ou la restauration minutieuse d'un artisan carrossier contemporain — c'est exactement ce que je cherche à retrouver dans mon image : ce moment où le métal cesse d'être du métal, où le reflet raconte quelque chose de plus qu'une simple surface brillante. Saoutchik cherchait le mouvement dans la tôle ; moi je le cherche dans la lumière qui vient s'y poser, patiemment, comme on attend qu'une eau trouble se clarifie d'elle-même.

Ces carrossiers m'ont appris, sans le savoir, une forme de patience et d'exigence : ne jamais se contenter du premier angle, de la première ligne. Attendre que la forme se dévoile.

Un patrimoine à faire vivre.

Il reste peu de ces voitures aujourd'hui — beaucoup ont disparu pendant la guerre, fondues, oubliées, ou simplement usées jusqu'à la casse. Celles qui ont survécu sont devenues des reliques précieuses, exposées à Rétromobile ou dans quelques collections privées. Mais leur langage, lui, n'a pas disparu : on le retrouve encore, filtré et réinterprété, dans le geste de certains artisans carrossiers d'aujourd'hui, dans cette même volonté de faire de la belle mécanique un objet d'art.

C'est peut-être ça, au fond, ma vraie passion : non pas simplement "aimer les voitures anciennes", mais reconnaître, dans une ligne de carrosserie, la trace d'une main qui a voulu faire beau plutôt que faire vite.

Photographe automobile basé en Tarn, je me consacre à révéler cette part sculpturale des automobiles d'exception — qu'elles aient cent ans ou qu'elles sortent tout juste d'un atelier de restauration.

Lamborghini Reventon
Lamborghini Reventon

Delahaye 135M Figoni et Falaschi 1937 - Crédit photo : Jagvar

Talbot-Lago T150-C-SS Coupé Goutte d'Eau (1938) - Crédit photo : Charles from Port Chester, New York

Lamborghini Reventon 2008 - Crédit photo : Jérôme Vaillant